25.11.2009

L'homme à la bouche ouverte


CIMG0851.JPG

L'homme à la bouche ouverte

Regarde droit devant

L'homme à la bouche ouverte

A besoin de respirer


L'homme à la bouche ouverte

Regarde droit devant

Il est fier

Fier d'ouvrir sa bouche


L'homme à la bouche ouverte

A les yeux qui fatiguent

Mais le menton toujours relevé

Il a encore la force de s'exprimer


C'est pour ça qu'il ouvre la bouche

A la fois pour respirer et s'exprimer

Même si parfois il faudrait se taire

Il n'est pas encore à terre...


Sur cette terre, tes yeux sont las,

Certes, cernés par la fatigue

Ne t'agace pas


Continue ton combat

Quel qu'il soit...

 

11.11.2009

Monsieur Nabudeau (épisode 2)

Résumé de l'épisode 1 : Monsieur Nabudeau cherche du travail. Il est bien décidé à en trouver...


Finalement, j'ai laissé passer un jour. Après tout, l'entreprise méritait réflexion, il ne s'agissait pas de faire n'importe quoi... Le lendemain, j'étais fin prêt. Je me préparai donc avec soin. J'enfilai un costume que j'avais repassé la veille. J'ajoutai une cravate, chose qui ne m'étais pas coutumière. Je me dis en dernier ressort que le chapeau était en trop. Vers dix heures, je pris mon courage à deux mains et m'élançai fièrement à travers les rues piétonnes.

Ma démarche se ralentit quelque peu devant l'agence. Fermée. C'était fermé !

C'est que j'avais juste oublié un détail.  Un détail d'importance, aujourd'hui nous sommes le 11 novembre ! C'était bien de ma part d'avoir pensé à aller chercher du travail, c'était vraiment une bonne idée... Manque de pot, aujourd'hui c'était férié, et je réalisais cela que trop tard, devant cette agence pour l'emploi, le Pôle Emploi comme ils disent maintenant.

-       N'empêche, le nom a beau avoir changé, la situation reste la même, voire empire. Un chômeur reste un chômeur. On peut changer l'emballage, à l'intérieur le produit reste toujours le même, dis-je tout haut.

Je regardai autour de moi. Personne n'avait entendu. Heureusement, pensai-je. Pauvre fou ! J'aurai pu quand même faire attention, mais le temps ne m'apparaissait plus être un élément déterminant de mon existence. L'heure de se lever, l'heure de manger, l'heure de se coucher étaient mes seules indications sur le temps qui passe. J'avais encore ma montre dans le tiroir... Il ne m'était donc pas venu à l'idée de regarder le calendrier ni écouter la radio. Il faisait beau aujourd'hui, c'est tout ce que j'avais retenu.

Vis l'instant présent, me répétai-je. Je me détendis et commençais à écouter les oisillons qui chantaient dans le froid, à regarder le ciel à dominante bleu avec comme arrière-plan les premières neiges, à sentir les odeurs de marrons chauds dans la rue piétonne...

Tout cela sentait bon le jour de relâche... Avec les arbres dont les feuilles tombaient, c'était l'hiver qui nous tendait les bras. Certes, il y avait aussi les déjections de ces chers quadrupèdes, l'odeur de quelques pots d'échappement, et puis les consommateurs, même un 11 novembre, toujours nombreux, mais peut être quand même moins pressé que d'habitude...

En rentrant de ma vaine quête, je ne me suis pas attardé sur autrui. Cela n'en valait pas la peine. À quoi bon ressasser les mêmes choses tous les jours ? Non, je suis passé d'une manière rectiligne devant ces gens, le buste droit et la mine fière. Une fois chez moi, je me suis assis sur mon canapé et j'ai commencé à lire...

À suivre...

 

07.11.2009

Monsieur Nabudeau

J'ai décidé de détourner l'une de mes nouvelles (Colin est mort) et d'en faire un épisode hebdomadaire. Voici donc le premier épisode.


Demain, il fera beau. 25° à Biarritz, 20° à Paris, 22° à Grenoble, 21° à Strasbourg et à Lyon, disait une jeune fille avec un grand sourire. J'étais assis dans mon canapé et je me faisais la réflexion que, depuis plusieurs années déjà, la télévision était tout entière orientée vers le spectacle, féodalisée au dieu société de consommation et au concept de la bimbo qui devait afficher ses seins plus hauts que le soleil, les nuages ou la pluie. Cela devait servir à ce que le spectateur mâle, tout émoustillé qu'il fût, ne zappe pas et que madame, assise à côté de son gros porc de mari, commente la tenue de la jeune femme, en bien ou en mal. Peut-être qu'elle aussi, elle achèterait, le lendemain ou peut-être le soir même, ce type de vêtement par Internet ou dans un magasin.

-       Y a juste un problème, dis-je tout haut. La fille qu'est là dans la lucarne, juste en face de toi, elle ne te ressemble pas, mais alors pas du tout ! Déjà, elle n'a pas ton âge, elle a au moins dix ans de moins, ensuite ses mensurations ne correspondent pas vraiment aux tiennes, sauf ton respect...

Putain, je parlais tout seul comme un con à une femme qui n'était plus là. La mienne m'avait quittée deux ans auparavant. Je ne me l'étais jamais expliqué, la crise de la quarantaine peut-être ?

Toujours est-il que je fis l'effort de ne plus rien dire en ma présence. J'avais raté l'annonce du saint ou de la sainte que l'on allait célébrer le lendemain, mais franchement, quelle importance ça pouvait bien faire d'honorer les Jacques, Paul, Alphonse, Joseph ou bien Jules ? Les Saints, plus personne n'en avait que faire. Quant à autrui, chacun trouvait toujours une raison pour s'en désintéresser... En ce qui me concernait, ça m'était égal que ma fête ait lieu le 12 février ou le 14 juillet, puisque rien ne m'arrivait ce jour-là, comme les autres jours d'ailleurs...

Après ce constat d'insipidité, j'en revins alors à mon premier sujet de cogitations intellectuelles, ayant décidé depuis le 1er janvier qu'il fallait mettre de l'ordre dans mes neurones. La météo n'était donc devenue intéressante qu'à coup de décolletés. J'en étais arrivé à cette conclusion alors que, comme disait Freddy Mercury, « The show must gon on », les programmes devaient continuer, en l'occurrence on en était au long défilé des publicités qui nous abreuvaient avec ses images dégoulinantes de confitures ou de crème fraîche... Et bizarrement, je commençai à nuancer mes propos. Il ne fallait pas blâmer les hommes et plus exactement les femmes qui exerçaient pour leur propre survie et dont les familles mangeaient grâce aux gouttes de leur sueur télévisuelle.

Un deuxième éclair de lucidité vint me frapper presque aussitôt. Dans un seul cas, la présentatrice météorologique pouvait être sérieuse et sobre dans sa tenue vestimentaire. Mais, à son corps défendant, il s'agissait aussi d'un spectacle, du moins d'un spectacle à venir, celle des tempêtes qui nous touchaient désormais régulièrement, nous, un pays dit « tempéré », avec des vents à 130 kilomètres par heure. Certes, on était loin des tornades de plus de 200 kilomètres par heure aux États-Unis ou aux Caraïbes, mais nous n'y étions pas habitués et cela faisait généralement, quand même, quelques morts, de quoi abreuver largement en tout cas le journal télévisé le lendemain. Alors là, oui, Miss Météo nous disait que l'on passait en alerte orange, en alerte rouge, rentrez chez vous et tous aux abris...

Et justement, le lendemain, le journal télévisé allait se délecter de tout ça et faire un petit peu d'information avec tout autour beaucoup de sensationnel. Car les infos à la télé, c'était devenu aussi un divertissement. Le père Gilbert nous montrait comment construire une brouette avec trois planches à bois à Tartanfouille-les-Eaux. Dans le même journal, on consacrait trente secondes à quatre Français enlevés sur leur yacht au large du Soudan, deux minutes aux forces d'intervention qui les avaient secourus et autant à une ministre de la Défense qui se félicitait d'avoir à elle seule, si on l'écoutait attentivement, avec ses petits bras musclés, sauvé la planète tout entière. Oui, ça se passait comme ça, il fallait que le bon peuple écoute et marche comme un seul homme avec le petit Napoléon qui le gouvernait. La propagande était la mamelle non seulement du pouvoir, mais aussi de la consommation. Les gens pouvaient acheter les yeux fermés, la chaîne de télévision pouvait ainsi ouvrir grand le tiroir-caisse aux annonceurs.

Et puis, il restait vingt secondes pour nous dire qu'il y avait eu quarante morts en Afghanistan et une simple annonce de cinq secondes avait suffi pour les milliers de victimes provoquées par la guerre civile au Sri Lanka. Plus ils étaient éloignés, moins les morts nous intéressaient.

Pourtant, il aurait été beau le concept, imaginez, une femme à demi nue, du sang, des larmes, des annonces en continu, des victimes en pagaille, civiles, militaires, et même animales, tout cela aux quatre coins de la planète, pourquoi pas ? Minute, pensai-je, n'enfreignant pas la loi du « Tu te tairas parce que tu es tout seul, tu dois penser en silence », ça n'existerait pas ce genre d'émissions ? Elles ne passeraient pas en continu sur les chaînes que l'on appelle improprement d'informations ?

Sur ces considérations, j'éteignis la boîte à troubadour et je m'en allai rejoindre Morphée, plus intéressante et qui, elle, me tendait les bras après une petite lecture.

Le lendemain, je me réveillai plus ou moins nauséeux. À huit heures, le radio-réveil s'était fait entendre. Il me déversa ses infos. Rien ne changeait en ce bas monde. Celui-ci était toujours en guerre, celui-ci était toujours en crise, et moi-même j'étais toujours au chômage. Mais ça, ils ne l'annonçaient pas. Ils ne le disaient pas. Non, ils annonçaient de simples chiffres. Le taux de chômage s'élève désormais à 9,5%. S'en suivait une réaction du premier ministre qui réaffirmait que demain ça irait mieux, que la reprise était pour l'année prochaine, et qu'il ne fallait pas s'inquiéter, nous avions passé le plus dur. C'est sûr que lui ne s'inquiétait pas, assis dans sa Laguna, conduit à ses diners gargantuesques par un chauffeur alors même que le peuple avait deux solutions : crever la dalle ou manger, que dis-je bouffer, s'enfiler des montagnes de pâtes, de couscous, de produits transformés qui les feraient se transformer en tas de graisse, en tas d'imbéciles, prêt à avaler et même à boire les paroles de ces fichus politiques. Comme disait un fameux directeur de télévision « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible », et en même temps, c'est ce qu'il vendait aussi aux dirigeants, des cerveaux en panne et à même d'avaler toutes les couleuvres.

Mais moi, la couleuvre, elle avait du mal à passer à travers le gosier. J'avais tout de même décidé de me prendre en main et d'aller chercher un travail. J'étais bien conscient que ce dernier ne viendrait pas de lui-même et qu'il me faudrait bien du courage et un peu de chance pour en trouver.

A suivre...

02.11.2009

Une nouvelle héroïne (3)

La Mini-Cooper descendait sur le cours Jean Jaurès à  faible allure. Les feux tricolores se succédaient. De chaque côté, les contre-allées permettaient d'échapper à la plus longue avenue d'Europe, reliant le centre-ville de Grenoble à Pont-de-Claix, situé au sud de l'agglomération neuf kilomètres plus loin. Malgré la fatigue, Jocelyne se disait qu'après tout, un peu d'activité physique la détendrait, en tout cas, ne lui ne ferait pas de mal. Elle était toute concentrée et quelque peu tendue, appliquée à se faufiler dans la circulation, évitant les siphonnés du volant, klaxons en bandoulière, les grosses cylindrées de type Mercédès ou bien l'employé fatigué rentrant à son bercail.

C'était un flux continuel, un ballet incessant, un ronronnement perpétuel de moteurs, un déversement invisible de rejets de pots d'échappement qui, combiné aux activités industrielles de la ville, faisait de la cuvette grenobloise une étuve polluée et malsaine.

De chaque côté de l'avenue, plus aucun habitant, dont Jocelyne, n'observait les devantures des magasins. Pourtant, il y'avait ici tant à voir. Bizarrement, nombre  des pizzérias étaient à cette heure fermées. Que faisaient donc les patrons et les employés ? Que se cachait-il derrière ces volets fermés ? Pourquoi apercevait-on ici ou là des lumières ?

La rocade passée, Jocelyne bifurqua sur la gauche, passa une ligne de chemin de fer et, après quelques feux, se retrouva dans un autre centre-ville, celui d'Echirolles, refait à neuf. Echirolles, ses rues piétonnes, sa salle de danse, son tramway, sa mairie avec Marianne guidant le peuple affichée en grand format.

Jocelyne se gara dans le parking souterrain situé juste en dessous du bowling, lui-même écrin sorti dans un ensemble néo-capitaliste. Contradiction ? Le gigantesque Mac Donald, la Tabla Pizza toute neuve, l'hippopotamus obséquieux et le bowling... Du monde, de la lumière, des jeunes, de la vie...

Lucien était déjà au bar, verre à la main, un homme au crâne dégarni lui faisait face. Elle le vit se retourner, cinquante ans, belle allure, sobrement habillé. Ca contrastait avec Lucien et son débraillement coutumier.

 

29.10.2009

Une nouvelle héroine (2)

Retrouvons Jocelyne dans ses aventures. Dans l'épisode précédent, elle était tranquille, assise à une terrasse de café. Depuis, elle a découvert un cadavre, ça va moins bien...

La reprise des cours fut pour Jocelyne difficile. Si quelqu'un lui avait demandé quelle note elle attribuerait à son degré de fatigue sur une échelle d'un à dix, elle aurait répondu dix sans hésiter. Son cerveau demandait grâce, après ses six heures de cours et deux heures de conseil avec ses étudiants en maîtrise qui d'ailleurs ne maîtrisaient rien du tout. Dire que la plupart voulaient être profs, ça faisait froid dans le dos entre ceux qui n'arrivaient pas à aligner une phrase sans faire de fautes et ceux dont le degré de réflexion dépassait à peine le degré d'alcool contenu dans un bol de cidre... Non, décidément, il n'y avait rien à faire, le monde courrait à sa perte, les jeunes après leur cerveau et elle, Jocelyne, justement, son cerveau lui demandait un bon cachet d'aspirine avec de l'eau bien fraîche.

C'est la première chose auquel elle pensa en arrivant chez elle. Elle s'assit ainsi dans son canapé cuir. Son appartement de « standing » était situé à l'emplacement de l'ancienne caserne de Bonn en centre-ville de Grenoble. À l'orée des années 2000 et après la fin de la circonscription obligatoire, les charognards s'étaient tous rués en ce lieu fabriquant e un maximum d'immeubles en un minimum de places. À tel point que c'en était risible. Si désormais, les ignobles tours de seize étages appartenaient à la préhistoire de l'architecture et que leurs criminels de concepteurs, Le Corbusier en tête, étaient six pieds sous terre, les nouveaux bâtiments, cinq étages maximum, s'étalaient autant qu'ils le pouvaient, faisant du vis-à-vis le pire cauchemar des propriétaires. Beaux à l'extérieur, certains étaient pourris à l'intérieur, victime de la frénésie des entreprises du BTP. Jocelyne, elle, se sentait tout à fait à son aise dans son quartier. Il faut dire que son immeuble était l'un de ceux, dont la conception se voulait « dernier cri » notamment en matière de développement durable, avec des panneaux solaires en guise de chauffage. Bien sûr, ce goût du luxe avait un prix : 330 000 euros pour 70 m².

Jocelyne s'était à peine endettée, son père l'aidant bien involontairement. Il était mort quatre ans auparavant lui ayant légué la moitié de sa fortune. Ses parents avaient tous les deux exercé la médecine. Elle prit quand même un petit crédit et laissa une certaine somme en épargne. Elle en avait encore pour cinq ans. Il ne fallait pas se plaindre, pensa-t-elle son verre toujours à la main. Elle but encore et opta pour du citron et une eau pétillante. Le téléphone retentit alors qu'elle posait la bouteille de citron.

-       Allo ?

-       Salut ma grande, Lucien à l'appareil !

-       Salut Lucien, comment vas-tu ?

-       C'est plutôt à moi de te poser la question...

-       Ç'a été... disons interminable...

-       Je connais ça. En fait, je t'appelai parce que demain j'ai rendez-vous avec un ami, je voudrai te le présenter.

-       Euh, tu sais je n'ai pas besoin d'un conseiller matrimonial...

-       Non, tu n'y es pas. Cet ami est commandant de police en fait. Il pourrait nous aider à propos de tu-sais-qui...

-       Et il sait que tu veux le voir pour ça ?

-       Il doit s'en douter. Je ne le vois que très rarement. Tu aimes le bowling ?

-       Suis pas une grande spécialiste...

-       Pas grave, tu n'as besoin que de tes mains et tes bras...


Jocelyne raccrocha avant de se faire un bon plat de pâtes avec du fromage râpé. Un plateau-télé en tête-à-tête avec elle-même. Elle en rêvait depuis des jours, non pas qu'elle s'attendait à un spectacle extraordinaire, mais simplement elle trouvait cela reposant de voir s'ébrouer le monde alors qu'elle était assise, tranquille et immobile devant son téléviseur. Elle ne fût pas déçue. L'heure était au divertissement. Une blonde aux jambes interminables et à la plastique de Barbie tournait manuellement des cases pour dévoiler ce qu'il y avait en dessous, à savoir des lettres. « Pour réussir dans le show-business, il faut savoir montrer ses fesses » affirmait à une autre époque le groupe de rock « Les Garçons Bouchers ». Au moins, il n'y avait pas à réfléchir, il suffisait de se laisser aller après une longue journée de travail. Même Jocelyne se prenait à deviner ce qui se cachait derrière les titres de films et de chansons. Le moindre mot apparaissait dans la tête du téléspectateur moyen comme une découverte extraordinaire au milieu des paillettes, des strasses et des marques omniprésentes. Ces dernières étaient bien décidées à envoyer bobonne le lendemain au supermarché pour acheter, consommer un maximum, toutes les choses hyper indispensables de la vie quotidienne comme des barres multivitaminées, mais légères, des plats cuisinés et même un mixer pour tout mélanger même les neurones des consommateurs, pressurés tout au long du programme sirupeux et débile qu'acheva de suivre Jocelyne.

Un peu de sérieux, se dit-elle, regardons le journal télévisé !