16.06.2009
Clémence
Clémence tourna difficilement la clé de son appartement situé au troisième étage sans ascenseur dans un vieil immeuble du centre-ville. Elle se dit qu'il fallait vraiment qu'elle relance la propriétaire à propos de cette fichue serrure. Elle posa son sac sur le canapé, s'y posa et se prit le visage entre les mains. Elle bougea son pouce et ses autres doigts pour se masser, se détendre ou à défaut tenter de se calmer. La douche lui fit du bien, mais après avoir grignoté les restes d'un poulet sacrifié deux jours auparavant sur l'autel du repas familial dominical, elle se sentit lasse et fatiguée. Elle n'avait personne à appeler, personne...
Ses parents étaient venus ce week-end. C'était un événement. Elle n'avait pas envie de les affoler. Elle les voyait rarement. Ils habitaient Brest. 1200 kilomètres de route ! Ils avaient traversé la France entière. Pour l'occasion, elle avait pris son vendredi et elle était restée devant les fourneaux trois jours durant. Ses parents avaient l'air content de leur visite, satisfait de voir que leur fille ne s'en sortait pas trop mal. Mais, il y'avait eu un mais, sa mère lui avait demandé avec insistance à plusieurs reprises si elle était heureuse, si elle avait notamment trouvé « chaussure à son pied ». Bref, les inévitables questions que posent toutes les mères à leurs enfants lorsqu'ils sont seuls. Des discussions qui avaient comme résultat l'agacement des deux parties. Non, elle n'avait pas trouvé le prince charmant et ne le cherchait pas d'ailleurs, oui elle était heureuse. Elle lui avait rappelé le fameux dicton : « Mieux vaut être seule que mal accompagnée ». Sa mère, le dernier jour, remonta à la charge et lui rappela abruptement que les femmes ne pouvaient pas procréer toute leur vie. Comme si je ne le savais pas, lui répondit-elle. Mais quoi, avait-elle ajouté, sommes-nous uniquement des reproductrices ?! Des bêtes dont l'unique but dans la vie serait de se multiplier ? Et puis le métier de policier... La discussion s'était arrêtée sur ce fait et son père essaya tant bien que mal de réconcilier les deux femmes. Ne t'inquiète pas, avait-il dit à sa femme, Clémence est une femme brillante et organisée, elle trouvera quelqu'un alors qu'elle ne s'y attendra pas. Tout le monde s'était quitté en s'embrassant affectueusement.
Clémence était affalée dans son canapé, vidée, livrée toute à ses pensées. Femme flic, pas facile pour fonder une famille. En aucun cas, elle ne sortirait avec un policier. Ce serait pourtant la solution de facilité. Mais s'il y avait bien des règles, la première serait celle-là. Coucher avec un collègue, passe encore, mais vivre avec un autre flic, ce serait pire que l'enfer. Non, il valait mieux être seule.
Elle se mit de suite au lit, commença par prendre un magazine féminin puis enchaîna avec son livre de chevet, celui qu'elle gardait à portée de main. Nul cliquetis dans la pièce, aucun bruit dans l'immeuble, Clémence dévorait plus qu'elle ne lisait pour s'échapper de sa réalité. Elle s'endormit tard dans la nuit après avoir lu la fin et avoir relu quelques passages au hasard pour s'assurer qu'elle avait bien tout compris.
Le lendemain, elle eut du mal à émerger. Sa tartine de confiture lui échappa pour finir sur son pantalon de pyjama. Bien entendu, en pareil cas, la tartine se retournait toujours du mauvais côté. Avait-on déjà réalisé une étude sur ce phénomène ? Les chercheurs pouvaient-ils nous dire pourquoi la tartine, vierge d'un côté, confiturée de l'autre, se faisait un plaisir de tacher les vêtements portés ?!
Dehors il faisait un froid sec, le soleil était de la partie, mais les trottoirs restaient immanquablement gelés. Elle prit le tramway, bondé à cette heure.
Lorsqu'elle franchit le portique du commissariat, les regards étaient tous compatissants, mais personne n'osa l'aborder. Elle avait un visage plus dur que d'habitude. Le temps passé devant sa glace n'avait pas suffi, elle avait des cernes sous les yeux et les traits tirés.
Elle trouva sur son bureau un post-it.
Passez de suite me voir. Signé : Commandant Lernier.
Pas surprenant, pensa-t-elle. En de pareilles circonstances. Elle posa son sac et sa veste, puis fit les quelques pas qui la séparait du bureau du « grand chef du troisième étage » comme l'appelaient ironiquement la plupart des flics sous ses ordres. Elle referma la porte de son bureau. Ses talons résonnèrent dans le couloir si bien que Lernier l'entendit arriver et ouvrit la porte de son bureau.
- Bonjour commandant, fit-elle simplement.
- Bonjour Clémence, asseyez-vous, un café ?
Il la scruta des pieds à la tête, essayant de jauger l'état moral et physique dans lequel elle se trouvait. Elle avait soigné son apparence. Ses cheveux étaient en chignon, mais Lernier nota la dureté des traits de la jeune femme. Il remarqua aussi la couleur de ses habits : noirs. La couleur du deuil.
La jeune femme refusa le café. Lernier en vint directement à l'affaire Kachir.
- Bon, tout d'abord, je sais que vous étiez très proche de votre collègue. Si vous voulez prendre un congé, je le comprendrais.
- Non, ça ira, je n'en ai pas besoin. Au contraire, il faut que je m'occupe l'esprit.
- C'est tout à votre honneur. En plus, ça m'arrange. Vous le savez comme moi, nous manquons d'effectifs. Vous m'êtes tous indispensables en ce moment... En parlant de ça, vous l'avez vu ?
- Oui, évidemment... J'étais dans sa chambre hier avec sa femme.
- Personnellement j'irai le voir en fin de journée. Est-ce que vous avez une idée de ce qui a pu se passer ?
- Non, pas la moindre.
- Il ne vous paraissait pas bizarre en ce moment, il ne vous a rien confié ?
- Non ! C'est un interrogatoire ?
- Non, bien sûr que non Clémence, mais ce sont les questions que vont vous poser l'Inspection générale de la Police lorsqu'ils vont arriver.
- Les beaufs-carottes ?... Je vois. Pour vous dire franchement commandant, et vous le savez comme moi, je ne connais pas un policier plus intègre que Kachir. Il vaudrait mieux rechercher les affaires qu'il a résolues ces derniers temps et les voyous qui l'a fait enfermer pour savoir qui l'a descendu.
- Vous parlez à un converti. Je suis de votre avis. Nous allons d'ailleurs chercher dans ce sens. Enfin, vous allez vous y coller. Je vais vous adjoindre un coéquipier qui vous sera très précieux.
- Qui ?
- Il ne nous en reste qu'un. Le meilleur, doté d'un esprit de recherche au-dessus de la moyenne, le seul susceptible de nous faire avancer au plus vite dans cette histoire.
- Attendez là, ôtez-moi d'un doute. Ce ne serait pas...
- Oui, il va vous êtes très utile !
- Non, pitié... pas lui !?
- Mais si, le Lieutenant Jacquier !
- Vous ne pouvez pas me faire ça !
- Oh, écoutez, il est déjà à la tâche au moment où je vous parle. Il est très motivé d'ailleurs. Kachir était un des seuls qui le respectait ici.
18:20 Publié dans création | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, solitude, police, igps














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