07.11.2009
Monsieur Nabudeau
J'ai décidé de détourner l'une de mes nouvelles (Colin est mort) et d'en faire un épisode hebdomadaire. Voici donc le premier épisode.
Demain, il fera beau. 25° à Biarritz, 20° à Paris, 22° à Grenoble, 21° à Strasbourg et à Lyon, disait une jeune fille avec un grand sourire. J'étais assis dans mon canapé et je me faisais la réflexion que, depuis plusieurs années déjà, la télévision était tout entière orientée vers le spectacle, féodalisée au dieu société de consommation et au concept de la bimbo qui devait afficher ses seins plus hauts que le soleil, les nuages ou la pluie. Cela devait servir à ce que le spectateur mâle, tout émoustillé qu'il fût, ne zappe pas et que madame, assise à côté de son gros porc de mari, commente la tenue de la jeune femme, en bien ou en mal. Peut-être qu'elle aussi, elle achèterait, le lendemain ou peut-être le soir même, ce type de vêtement par Internet ou dans un magasin.
- Y a juste un problème, dis-je tout haut. La fille qu'est là dans la lucarne, juste en face de toi, elle ne te ressemble pas, mais alors pas du tout ! Déjà, elle n'a pas ton âge, elle a au moins dix ans de moins, ensuite ses mensurations ne correspondent pas vraiment aux tiennes, sauf ton respect...
Putain, je parlais tout seul comme un con à une femme qui n'était plus là. La mienne m'avait quittée deux ans auparavant. Je ne me l'étais jamais expliqué, la crise de la quarantaine peut-être ?
Toujours est-il que je fis l'effort de ne plus rien dire en ma présence. J'avais raté l'annonce du saint ou de la sainte que l'on allait célébrer le lendemain, mais franchement, quelle importance ça pouvait bien faire d'honorer les Jacques, Paul, Alphonse, Joseph ou bien Jules ? Les Saints, plus personne n'en avait que faire. Quant à autrui, chacun trouvait toujours une raison pour s'en désintéresser... En ce qui me concernait, ça m'était égal que ma fête ait lieu le 12 février ou le 14 juillet, puisque rien ne m'arrivait ce jour-là, comme les autres jours d'ailleurs...
Après ce constat d'insipidité, j'en revins alors à mon premier sujet de cogitations intellectuelles, ayant décidé depuis le 1er janvier qu'il fallait mettre de l'ordre dans mes neurones. La météo n'était donc devenue intéressante qu'à coup de décolletés. J'en étais arrivé à cette conclusion alors que, comme disait Freddy Mercury, « The show must gon on », les programmes devaient continuer, en l'occurrence on en était au long défilé des publicités qui nous abreuvaient avec ses images dégoulinantes de confitures ou de crème fraîche... Et bizarrement, je commençai à nuancer mes propos. Il ne fallait pas blâmer les hommes et plus exactement les femmes qui exerçaient pour leur propre survie et dont les familles mangeaient grâce aux gouttes de leur sueur télévisuelle.
Un deuxième éclair de lucidité vint me frapper presque aussitôt. Dans un seul cas, la présentatrice météorologique pouvait être sérieuse et sobre dans sa tenue vestimentaire. Mais, à son corps défendant, il s'agissait aussi d'un spectacle, du moins d'un spectacle à venir, celle des tempêtes qui nous touchaient désormais régulièrement, nous, un pays dit « tempéré », avec des vents à 130 kilomètres par heure. Certes, on était loin des tornades de plus de 200 kilomètres par heure aux États-Unis ou aux Caraïbes, mais nous n'y étions pas habitués et cela faisait généralement, quand même, quelques morts, de quoi abreuver largement en tout cas le journal télévisé le lendemain. Alors là, oui, Miss Météo nous disait que l'on passait en alerte orange, en alerte rouge, rentrez chez vous et tous aux abris...
Et justement, le lendemain, le journal télévisé allait se délecter de tout ça et faire un petit peu d'information avec tout autour beaucoup de sensationnel. Car les infos à la télé, c'était devenu aussi un divertissement. Le père Gilbert nous montrait comment construire une brouette avec trois planches à bois à Tartanfouille-les-Eaux. Dans le même journal, on consacrait trente secondes à quatre Français enlevés sur leur yacht au large du Soudan, deux minutes aux forces d'intervention qui les avaient secourus et autant à une ministre de la Défense qui se félicitait d'avoir à elle seule, si on l'écoutait attentivement, avec ses petits bras musclés, sauvé la planète tout entière. Oui, ça se passait comme ça, il fallait que le bon peuple écoute et marche comme un seul homme avec le petit Napoléon qui le gouvernait. La propagande était la mamelle non seulement du pouvoir, mais aussi de la consommation. Les gens pouvaient acheter les yeux fermés, la chaîne de télévision pouvait ainsi ouvrir grand le tiroir-caisse aux annonceurs.
Et puis, il restait vingt secondes pour nous dire qu'il y avait eu quarante morts en Afghanistan et une simple annonce de cinq secondes avait suffi pour les milliers de victimes provoquées par la guerre civile au Sri Lanka. Plus ils étaient éloignés, moins les morts nous intéressaient.
Pourtant, il aurait été beau le concept, imaginez, une femme à demi nue, du sang, des larmes, des annonces en continu, des victimes en pagaille, civiles, militaires, et même animales, tout cela aux quatre coins de la planète, pourquoi pas ? Minute, pensai-je, n'enfreignant pas la loi du « Tu te tairas parce que tu es tout seul, tu dois penser en silence », ça n'existerait pas ce genre d'émissions ? Elles ne passeraient pas en continu sur les chaînes que l'on appelle improprement d'informations ?
Sur ces considérations, j'éteignis la boîte à troubadour et je m'en allai rejoindre Morphée, plus intéressante et qui, elle, me tendait les bras après une petite lecture.
Le lendemain, je me réveillai plus ou moins nauséeux. À huit heures, le radio-réveil s'était fait entendre. Il me déversa ses infos. Rien ne changeait en ce bas monde. Celui-ci était toujours en guerre, celui-ci était toujours en crise, et moi-même j'étais toujours au chômage. Mais ça, ils ne l'annonçaient pas. Ils ne le disaient pas. Non, ils annonçaient de simples chiffres. Le taux de chômage s'élève désormais à 9,5%. S'en suivait une réaction du premier ministre qui réaffirmait que demain ça irait mieux, que la reprise était pour l'année prochaine, et qu'il ne fallait pas s'inquiéter, nous avions passé le plus dur. C'est sûr que lui ne s'inquiétait pas, assis dans sa Laguna, conduit à ses diners gargantuesques par un chauffeur alors même que le peuple avait deux solutions : crever la dalle ou manger, que dis-je bouffer, s'enfiler des montagnes de pâtes, de couscous, de produits transformés qui les feraient se transformer en tas de graisse, en tas d'imbéciles, prêt à avaler et même à boire les paroles de ces fichus politiques. Comme disait un fameux directeur de télévision « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible », et en même temps, c'est ce qu'il vendait aussi aux dirigeants, des cerveaux en panne et à même d'avaler toutes les couleuvres.
Mais moi, la couleuvre, elle avait du mal à passer à travers le gosier. J'avais tout de même décidé de me prendre en main et d'aller chercher un travail. J'étais bien conscient que ce dernier ne viendrait pas de lui-même et qu'il me faudrait bien du courage et un peu de chance pour en trouver.
A suivre...
21:20 Publié dans création | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note














Ecrire un commentaire